E. ROGUE, "Information et communication" 1/2

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Information et communication

Il nous faut regarder le monde d’aujourd'hui avec les yeux de demain, non avec ceux du monde d’hier. Or, les yeux de demain sont des yeux planétaires. (P. Lévy, World philosophie, O. Jacob, mars 2000, p. 35)

 

Depuis Socrate, la tâche de la philosophie consiste à mener une interrogation fondamentale sur l'Homme pour comprendre le sens de ses relations avec le monde, avec les autres et avec lui-même. Cette recherche de sens se traduit d’ailleurs par une approche globale et prospective caractéristique de la démarche philosophique, laquelle semble correspondre à notre besoin. Comme le faisait remarquer Michel Serres l'appel à la philosophie s'impose, car, nous n'avons pas le choix : « il est sûr qu'il n'y a désormais d'avenir que là ». Ainsi, dans les trois domaines concrets du « développement technologique », des capacités ouvertes à « la communication », de l'accès aux « mondes virtuels », le « questionnement philosophique » doit être appliqué à la recherche du sens de ces évolutions et aux conséquences positives ou négatives qu'elles sont susceptibles d'entraîner pour l'homme de demain. Réfléchir aux extraordinaires conséquences du développement de l’informatique suppose non seulement de notre part que nous acceptions de nous interroger sur ces applications et ces implications, mais aussi que nous ayons le courage de regarder la réalité en face et que nous envisagions - une fois n’est pas coutume - d’en appréhender autant les aspects positifs que négatifs. Il semble donc nécessaire de réfléchir aux dangers qui planent sur l’Internet. En effet, d’une part sectes, et autres pornographes envahissent déjà le réseau ; d’autre part, les entreprises commerciales songent à en prendre le contrôle, alors que les deux tiers de l’humanité sont, de fait, exclus de l’Internet. Autrement dit, aussi bien eu égard à l’information qu’à la communication, un nombre considérable de problèmes nouveaux se posent, tant juridiques, éthiques, que politiques, et culturels.

L’information en question


Du point de vue de l’Information se pose la question de savoir si l’Internet va engendrer une « mutation transformationnelle », autrement dit une redéfinition radicale de nos habitudes et de nos rapports sociaux, comme le firent le moteur à explosion, l’imprimerie ou encore la roue, comme les historiens se plaisent à le dire. Se pose aussi la question de savoir si les réseaux peuvent être considérés comme des moyens de renforcement ou bien au contraire comme des moyens d’inhibition de la diffusion d’information ? Nous nous souvenons tous de la célèbre phrase du Chef du Gouvernement, selon lequel il faut « Faire entrer la France dans la société de l’information du IIIè millénaire ». Mais avant même de pouvoir envisager cette « Société » dite de l’Information, il semble nécessaire de se demander : Qu'est-ce que l'Internet et quelle sera l'incidence de cette révolution radicale sur la manière dont nous traiterons l'information ?
Qu’est-ce que l’Internet et comment l’utiliser ?

Il faut en effet, dans un premier temps prendre conscience du fait que l’Internet est le plus vaste des réseaux informatiques mondiaux. Initialement conçu pour permettre des échanges de données entre les différents sites de calcul américains, puis entre les laboratoires de recherche internationaux, l’Internet s’est largement développé au point d’atteindre depuis quelques années le grand public. Ainsi, il est devenu la plus grande source d’information mondiale accessible à partir d’un simple micro-ordinateur (PC ou Mac) muni d’un modem. Quant au mot « toile », traduction de « Web », il renvoie à la notion de tissu, tout comme le mot « texte ». L’Internet tisse ainsi entre tous les êtres humains une cotte hypermédiatique susceptible - à terme de conduire le langage au-delà de lui-même et de lui donner une portée inédite. Réitération, en somme, de l’exploit effectué par l’écrit, puis par l’imprimerie, mais à une échelle tout autre. Se pose alors de manière urgente la question de savoir comment utiliser les moteurs de recherche afin de cibler au mieux la recherche et, par suite éradiquer au plus vite les « faux-amis » de la notion en question. Avec l’usage des moteurs de recherche automatisée de l’information, c’est l’ensemble des données informationnelles disponibles qui devient potentiellement problématique, puisque cette multiplicité d’informations hétérogènes n’est pas d’emblée organisée au sein de champs particuliers d’un savoir particulier. La pensée doit au contraire apposer son empreinte organisatrice graduelle, dialectique, mais toujours en voie de métamorphose, sur les données d’information qu’elle a préalablement sélectionnées et explorées – partiellement, certes – par l’intermédiaire des moteurs et annuaires de recherche informatiques. Mais il ne suffit pas de cibler sa recherche, encore faut-il effectuer ensuite un choix judicieux parmi les adresses proposées. L’information ne saurait en effet être confondue avec la connaissance. L’information, et surtout le libre accès à l’information n’est pas connaissance. Le « dialogue » interactif entre l’information et la pensée problématisante n’est jamais éteint ; il s’amplifie au contraire continuellement des nouveaux apports de l’information multimédiatique qui circule en réseau planétaire.

Or, on peut d’ores et déjà remarquer qu'en tant que synthèse de plusieurs technologies innovatrices, l'Internet favorise l'accroissement de la connaissance, tout en produisant des formes d'ignorance jamais vues. L'histoire des technologies est remarquable à cet égard. A chaque fois que survient un changement radical dans la manière dont nous traitons la connaissance, certains individus sont laissés dans l'ignorance, alors que ceux qui maîtrisent la nouvelle technologie sont soudainement conscients de tout ce qui reste encore à explorer. Bien que l'Internet ait déjà élargi notre concept d'analphabétisme et produit de nouvelles formes d'isolement et de discrimination, parce qu'il intensifie et amplifie les effets de la révolution digitale, l'Internet transforme également de manière radicale nombre de conceptions et d'habitudes. Quelle est la place de l’Internet dans ce scénario culturel ? En tant que la plus récente forme d'organisation du système de la connaissance, il ne s'agit que d'une étape dans le processus sans fin d'autorégulation par lequel l'encyclopédie humaine cherche à maîtriser sa propre évolution. En s'appuyant sur les trois processus fondamentaux d'extension, d'intégration et de visualisation, l'Internet a rendu possible une gestion de la connaissance qui est plus rapide, plus large et plus complète, tout en étant plus aisée à exercer. Cette étape de la vie de l'encyclopédie a déjà donné lieu à des innovations sans précédent mais également à des problèmes de fond, dont certains relèvent une importance cruciale pour le développement de l'enseignement universitaire et le futur de la connaissance rationnelle.

 

Information vs savoir

En effet, au-delà de l’encyclopédisme et du partage du savoir, c’est non pas l’accès au savoir qui est remis en question, mais l’appropriation de ce savoir qui le fait passer de simple information en connaissance réelle et effective. En disant cela, on ne peut pas ne pas penser à Pic de la Mirandole. Il ne représentait pas un esprit accumulant dans son cerveau toutes les connaissances. Ce n’était pas un enregistreur ou une mémoire d’ordinateur. C’était simplement quelqu’un qui avait appris les langues essentielles de son époque : le latin, le Grec, l’hébreu et l’Arabe. Et surtout, il disposait des principes essentiels pour structurer ses connaissances, tels que respecter l’unité et la diversité des choses. La démocratisation du savoir ne saurait donner lieu à une véritable connaissance en dehors des principes organisateurs qu’elle implique nécessairement. De fait, dans le cybermonde comme naguère dans le monde des médias, on a plutôt l’impression que la mauvaise information chasse la bonne, que le banal étouffe le significatif, que la multiplication des communications équivaut à la prolifération des soliloques, bref que plus c’est disponible, plus c’est prévisible et que, plus on peut s’informer, moins on en sait vraiment. Sans compter le poids de la rumeur invérifiable, les risques de manipulation, l’incertitude des sources, l’immense ennui qu’engendre l’insignifiance omniprésente. Le début du nouveau millénaire nous fait doubler un cap du continent Internet, celui du milliard de pages Web disponibles sur le réseau, l’équivalent théorique d’une bibliothèque de plusieurs millions de volumes ; l’estimation est théorique car le moteur de recherche le plus performant des moteurs, celui des Norvégiens de FastSearch, ne répertorie que 200 millions de pages. La carte du continent reste ptoléméenne sur les bords, avec, on le sait, de vastes étendues où sont déversées les haines, les névroses et les immondices de l’humaine condition. Ce doublement n’aurait qu’un intérêt purement anecdotique s’il ne s’accompagnait en même temps d’une inversion radicale de l’axe du transport des données sur le parcours de l’utilisateur. En effet, il ne nous faut pas oublier que si hier, j’allais à la bibliothèque chercher formation, informations, références et bibliographies pour constituer la base partielle de mon savoir et de mes compétences. Aujourd'hui déjà - et demain toujours plus qu’aujourd'hui -, des contenus de même nature viennent chez moi puisque j’y accède de mon ordinateur et suis en mesure de les y fixer1.

L’information peut en effet se transformer en surinformation. Ce qu'il est important de voir dans ce phénomène c'est son profil inflationnaire, qui amènera vraisemblablement une prolifération d'interventions qu'il faudra tout autant lire, trier et classer. Il ne faudrait donc pas se représenter l'Internet comme un médium de convergence ou de confluence mais plutôt comme un univers en expansion, dont les sites et les agents de plus en plus nombreux engendrent un filet de plus en plus complexe, sans plan d'ensemble ou autre consensus thématique ou technique. « Pourquoi pas 500 000 éditions différentes et personnalisées du quotidien Le Monde ? rêve M. Walter Bender en charge de programme News in the Future. Information n’est pas savoir. Savoir, c’est assimiler, intégrer, construire, trouver son propre sens et non accumuler une surinformation, inutile de par son volume même. Assimiler est un processus long qui demande temps et effort, distance critique et structuration intellectuelle. Ce processus doit nous transformer, nous doter d’un jugement plus sélectif, nous rendre plus sensibles à la complexité au lieu d’accumuler un capital de données non organisées. Or, comme le fait remarquer très justement Ph. Quéau : « Il n’y a pas de savoir sur Internet. Il n’y a que des informations. Je ne pense pas qu’on puisse attendre d’Internet qu’il diffuse du savoir : le savoir, c’est une opération mentale, et Internet n’est qu’un objet technique »2. C’est la chance de la pensée contemporaine, philosophique ou non, de l’Internet et des réseaux communicationnels, que de s’attaquer à ce travail critique indéfiniment prolongé, prenant en considération tous les types de contenus d’information dans la perspective d’une mise à distance analytique multicritère de ces contenus. C’est d’ailleurs par l’exigence attentive de la méthode critique transdisciplinaire, impliquant une multiplicité d’approches heuristiques discriminantes, convergentes ou divergentes, des contenus informationnels, que la moderne philanalyse sortira de l’unidimensionnalité conceptuelle.

Un autre risque : l’infoguerre

Au risque de la surinformation répond celui de la désinformation. Ainsi, on parle d’infowar ou guerre de l’information. Une expression qui englobe tout à la fois les stratégies de guerre électronique offensive et défensive, la guerre économique et les techniques de la guerre psychologique comprenant l’art de l’information et de la désinformation (racket). Les services de renseignement du monde entier se sont lancés dans une compétition silencieuse où les mots sont manipulation, désinformation, intrusion. Le « Pearl Harbor électronique » -, telle est l'angoisse qui saisit les Etats-majors en cette fin de siècle. L'implication dans le vaste réseau mondial à la fois des acteurs politiques, économiques et sociaux, des administrations gouvernementales, des structures militaires, des pôles de recherche scientifiques, a rendu possible les scenarii les plus extravagants d'une guerre globale et d'une déstabilisation politique mondiale. Une guerre sans fusil où les États sans technologie ont leur chance. Un cauchemar sans repère connu. La perspective d'un « accident global », comme l'appelle Paul Virilio, le « Pearl Harbor » ou - « Tchernobyl » - électronique, est désormais très sérieusement pris en compte par les autorités politiques, économiques, financières et militaires. Or justement, la désinformation consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire3.

C'est ce changement qualitatif capital que sentent bien les citoyens dont la déception à l'égard des médias s'accroît comme le prouvent toutes les enquêtes récentes.

L'objectif est donc tout à fait à notre portée si chacun, mesurant les périls et les dangers qui menacent l'information, consent à faire (ou à refaire) un effort. S'informer fatigue ; cela coûte aussi, mais une information vraie, libre n'a pas de prix. L’analyse méthodique des contenus diversifiés acquis sur l’Internet ne sera jamais plus une analyse des principes transcendants de la pensée et de l’action ; elle tourne le dos aux certitudes dogmatiques qui conduisent à énoncer des vérités soi-disant apodictiques. Elle est, par essence, définitivement problématique, et correspond à l’esprit de la philosophie « expérimentale » adoptant pour principe l’analyse documentaire à partir de la consultation hypertextuelle des données d’information. Consulter un site Web, mais aussi les listes de discussions et les forums spécialisés d’Internet, c’est apprendre à l’élève et à l’étudiant en philosophie que toute argumentation philosophique ne prend sens qu’en étant confrontée aux données informationnelles hétérogènes, le plus souvent parcellaires, dont la pensée doit s’emparer pour les rendre, au moins en partie, cohérentes et porteuses de sens. Mais de quelle nature vont pouvoir être les changements engendrés par les nouveaux outils de communications dans l’accès à l’information et la communication entre les individus ?

La communication en question

Nouvelle utopie ? L’Internet et les technologies de la communication font resurgir l'idéologie euphorique qui a accompagné chacune des grandes avancées technologiques. Nul ne peut l’ignorer ! Quant à la messagerie électronique, elle permet à des utilisateurs éloignés les uns des autres de communiquer ensemble. Mais communiquer ne signifie pas penser ! Quels niveaux de qualité peut atteindre la communication sur les réseaux ? Quelle crédibilité les utilisateurs peuvent accorder aux échanges par l’intermédiaire des réseaux ? En effet, l’écran qu’on utilise aujourd’hui pour gérer, pour informer, pour calculer, va peut-être remettre en cause les formes de la communication telles qu’on les connaissait jusqu’ici. Autrement dit, en quoi l’ordinateur favorise-t-il cette communication ? Dans quelle mesure les pratiques communicationnelles vont-elles pouvoir influencer le développement et l’utilisation des technologies dites de « communication » et inversement ? Avec l’Internet, on peut se demander si on apprend à communiquer, ou bien si on n’apprend pas à communiquer, ou bien encore si on apprend à ne pas communiquer !
Les origines de la communication

Le verbe communiquer, du latin communicare (mettre en commun, être en relation), est apparu dans la langue française dans la seconde moitié du XIVe siècle ; à l’époque il signifiait « participer à ». Le terme demeure très proche de « communier », tout comme communication était lui aussi voisin de « communion ». A cette époque, l’acte de partager à deux ou plusieurs. Ce n’est que vers la fin du XVIè siècle, que le terme devint aussi synonyme de « transmettre », sens que le mot devait conserver en parallèle avec le précédent jusqu’à ce que dernier prît de plus en plus d’importance aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. D’un point de vue conceptuel, c’est le système général de communication élaboré par l’élève du cybernéticien Norbert Wiener, l’ingénieur Claude qui après la seconde guerre mondiale, pour la compagnie américaine de téléphone Bell s’imposa comme le modèle théorique de la communication-transmission. Comme on le sait, la célèbre théorie mathématique de Shannon appréhende la communication comme une transmission d’information4 par le biais d’un canal, entre une source d’information qui produit un message, elle-même couplée à un émetteur qui transforme le message en signaux, et un récepteur qui reconstruit le message à partir des signaux, lui-même couplé au destinataire du message. C’est là le fameux modèle « émetteur-canal-transmetteur », approprié aux objets techniques utilisés pour émettre et recevoir des signaux (téléphone, radio, télévision, ordinateur en réseau, etc.) et aux nouveaux espaces publics ainsi modelés par la technologie. Dans ce contexte, communiquer signifie bien transmettre des informations sur un canal qui va de « A » à « B », avec différents degrés de rétroaction, selon un système envisagé. Il n’est pas question ici d’un quelconque mythe philosophique, mais bien d’une réalité économique et culturelle dont la réussite éclatante a néanmoins tous les aspects d’une crise, au sens que Husserl donnait à ce terme dans sa Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, à savoir celle d’un succès gagné sur l’oubli du sens originaire de l’activité qui connaît une telle réussite. Car il ne va pas évidemment de soi que le développement des moyens de communication, par les autoroutes électroniques ou selon d’autres canaux (satellite, câble, etc.) soient de véritables nouveaux espaces publics, qui rompent l’atomisation des individus et favorisent par exemple, l’action politique plutôt que les activités privées.

« Réfléchir à l’incidence des technologies de l’information sur le lien social ne semble pas inutile. Cette induction du « rester chez soi » pour communiquer avec le monde entier détache l’individu du social, ou plus précisément le désynchronise, par rapports aux grands mouvements participatifs, dont on pense qu’ils ont été pour problème dans les progrès de l’humanité5 ». Dans nos démocraties, jusqu’alors individu et collectif existaient dans un rapport équilibré. De même que jusqu’à présent, il y a toujours eu un certain équilibre entre relations directes et relations médiatisées entre individus. Que penser de cette forme nouvelle d’individualisme ?6 Pour reprendre « l’homme Asimov », sa capacité de communication universelle médiatisée semble s’accompagner de l’impossibilité de supporter la rencontre physique. Il ne s’agit rien de moins que le refus de l’autre, refus qui peut conduire à la xénophobie : je ne peux supporter l’autre qu’ailleurs. Faut-il y voir une allusion à « l’insociable sociabilité » dont Kant parlait déjà en son temps. Une socialité plus tissée d'indifférences et d'égoïsmes que de conflits. Car dans une situation d'embrasement cet équilibre métastable, fondé sur l'évitement généralisé, pourrait déboucher sur des affrontements dont les modalités sont imprévisibles et pour lesquels les régulations traditionnelles seront probablement sans effet. Nous devons faire le choix de la raison et garder précieusement à l'esprit que si l'homme est bien un être de langage ce n'est pas pour communiquer et utiliser les dites nouvelles technologies. Si l'homme est bien un être de langage et s'il communique bien aujourd'hui à l'aide de nouveaux outils c'est essentiellement pour transmettre cette Culture dont il a héritée, qui l'identifie, dont il est responsable, dont il se nourrit, qu'il doit renouveler et augmenter à sa manière mais dont il ne doit rien perdre parce que c'est en elle que s'est constituée, se constitue et se constituera l'humanité en chaque homme.

Un problème de langage

Ainsi, certains voient dans l’Internet un projet porteur d'espérance face à l'argent roi, au pouvoir des firmes et au contrôle social. Mais l’Internet le sera-t-il pour tous ? Et surtout peut-on dire qu’il est l’instrument d’une libre pensée ? Ne risque-t-il pas, au contraire, de générer une pensée unique. On sait en effet qu’à 80 % l’Internet est anglophone. Dans l’univers Internet, toutes les langues ne circulent pas avec la même facilité. Et si effectivement les langues donnent forment à la pensée, il y a alors tout lieu de s’inquiéter. N’est-il pas dangereux d’inviter l’humanité tout entière à penser dans une seule et même langue alors que c’est la nature même du  qui se trouve remise en question ? Depuis Platon, chacun sait que l’homme se rapporte au monde selon la parole qu’il profère ou que d’autres hommes lui adressent. N’oublions pas que la parole est la condition sine qua non de la « vision de l’intelligence », « la démarche de la méthode dialectique a ce caractère que, bousculant les hypothèses, elle suit son chemin, par ce moyen, jusqu’au principe lui-même, afin d’y établir d’une façon solide ; et l’œil de l’âme, véritablement enfoui dans je ne sais quel barbare bourbier, elle le tire tout doucement et l’amène en haut, (…) ; dans ce qui précède nous avons défini, je crois, du nom de discussion ce mode de pensée »7. C’est donc notre manière d’appréhender le monde dans son ensemble qui se trouve remise en question ici ; et cela dans la mesure où l’homme se rapporte non seulement au sensible, mais aussi à l’intelligible par le langage. En effet, pour le courrier le code américain ascii ne transmet intégralement que l’anglais et par hasard une ou deux autres langues comme le néerlandais. Dès qu’apparaissent accents, cédilles, et autres signes diacritiques, des problèmes se posent. Dès lors, les héritiers de McLuhan, dont N. Thall, ont sans doute raison d’analyser l’impact du réseau sur les groupes sociaux qui l’ont adopté. « En fin de compte, la puissance d’Internet est (…) qu’il permet au monde entier de penser et d’écrire comme des Nord-Américains. Là est le programme d’Internet ». Selon notre auteur, en effet, l’Internet exerce sur ses utilisateurs un pouvoir d’un genre nouveau, incomparable avec l’influence des médias « classiques ». « Internet a été imaginé, créé et développé par et pour les Américains. Pour les internautes du reste du monde, s’adapter signifie changer de culture, presque d’identité. L’Internet semble donc se donner à interpréter comme un fantastique instrument fédérateur, contribuant à l’homogénéisation des modes de vie. Il abolit les frontières. Il répand partout la même culture technologique, le même goût pour l’innovation à marche forcée ». Et notre commentateur de prévoir que les sociétés traditionnelles qui accueillent et adoptent Internet subiront un impact profond et cumulatif. Il prédit d’ailleurs aussi une érosion progressive des identités nationales. Déjà, il décèle des changements chez certains Européens fréquentant assidûment le « Net ». Peu à peu, ils adoptent une forme de communication écrite plus américaine, avec un usage croissant de l’argot et d'expressions vulgaires !

A contrario, il s’en trouvera certains pour soutenir que l’Internet loin de constituer une menace pour les langues du monde, peut leur permettre de se donner (ou redonner) une portée mondiale. Ni territoire, ni marché, un espace linguistique dans l’Internet apparaîtrait alors plutôt comme un carrefour où, grâce à une langue partagée, des millions d’individus pourraient communiquer entre eux et s’entraider. Chaque espace linguistique se donnerait alors à voir comme une grande place publique dans l’identité dépendrait autant de types de rapports que ses occupants auraient choisis d’entretenir entre eux que de la langue pour laquelle ils auraient opté.Dans tous les cas, le problème se pose, s’impose, presque à nous de voir dans quelle mesure la langue donne forme à la pensée. Sans doute parce que la majorité des documents et la plupart des forums ou listes de discussions sont rédigés en anglais d’Amérique, l’Internet donne l’apparence d’un instrument exclusivement au service de cette langue. Mais reste encore à savoir quelle langue l’emportera en Europe et dans le monde ? Et avec la langue, lieu suprême où se définit l’identité culturelle nationale, quelle culture va s’imposer ?
Un problème de culture

Comme le rappelle Jacques Derrida en 1990 lors d’un débat sur l’avenir de l’identité européenne : « Culture, civilisation, écrivait Valéry en 1939 dans La Liberté de l’esprit, « ce sont des noms assez vagues que l’on peut s’amuser à différencier, à opposer ou à conjuguer. Je ne m’y attarderai pas. Pour moi, il s’agit d’un capital qui se forme (…). Il est d’abord constitué par des choses, des objets matériels – livres, tableaux, instruments, etc., qui ont leur durée probable, leur fragilité, leur précarité de choses. Mais ce matériel ne suffit pas. Pas plus qu’un lingot d’or, un hectare de bonne terre ou une machine ne sont des capitaux, en l’absence d’hommes qui en ont besoin et qui savent s’en servir. Notez ces deux conditions. Pour que le matériel de la culture soit un capital, il exige, lui aussi, l’existence d’hommes qui aient besoin de lui, et qui puissent s’en servir – c’est-à-dire des hommes qui aient soif de connaissance et de puissance de transformations intérieures, soif de développements de leur sensibilité ; et qui sachent, d’autre part, acquérir ou exercer ce qu’il faut d’habitudes, de discipline intellectuelle, de conventions et de pratiques pour utiliser l’arsenal de documents et d’instruments que les siècles ont accumulé.” Or, ce qui met ce capital culturel en crise, c’est la raréfaction de ces hommes qui « savaient lire : vertu qui est perdue », ces hommes qui « savaient entendre et même écouter », qui savaient voir, relire, ré-entendre et revoir. » C’est donc bien notre activité même de penser qui se trouve en péril. Non seulement en tant qu’étymologiquement ce terme remonte au latin « pensare » - lui-même renvoyant à « pendere » signifiant « peser » -, « penser » consiste bien à peser le pour et le contre, d’où un rapport privilégié avec la raison ; mais aussi dans la mesure où « penser », c’est toujours aussi être pris par avance par des pas sur les traces desquels on va marcher pour accéder à la chose8. Or, il semble que « l’humanité s’installe dans la monoculture; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ».

Ces propos de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui datent des années 1980, illustrent bien un sentiment qui a progressivement imprégné les réflexions sur l’avenir culturel de la planète. Cette tendance centripète à l’uniformisation culturelle sous la poussée des universaux symboliques, de la consommation de masse et des réseaux techniques de l’information en temps réel. Certes, l’unification culturelle du monde ne date pas d’aujourd’hui, mais il n’en faut pas moins nous poser la question de savoir si l’Internet ne favorise pas, à sa manière, l’avancée vers la « démocratie virtuelle », avec tout ce qu’elle génèrera nécessairement… de cybercrétinisme.

1 M. Deverge, « La nouvelle géographie », in La Recherche, Février 2000, p. 328.

2 In « L’internet », Les cahiers français, N° 295, mars-avril 2000, La documentation française, p. 6.

3 P. Soriano, Lire, écrire, parler, penser dans la société de l’information, Descartes et Cie, Paris, 1999, p. 64.

4 L’information étant dans ce modèle une grandeur statistique et non un concept sémantique.

5 V. Zartarian, E. Noël, Cybermondes, Georg Ed., Genève, 2000.

6 Cf. Ph. Breton, « Où mènent les autoroutes de l’information ? », in Alliage, 29-30, Hiver 1996-Printemps 1997, pp. 4-15.

7 Platon, La République, VII, 533 d.

8 M. Richir, « Lieu et non-lieux de la philosophie », in Autrement, A quoi pensent les philosophes ? N°102 ; Novembre 1988, p. 21.



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